Camair-Co : plus de 100 milliards FCFA de pertes et une flotte insuffisante plombent la relance
Dans son audit des exercices 2018 à 2023, publié le 6 août 2026, la Chambre des comptes de la Cour suprême relève 101,5 milliards de FCFA de pertes cumulées à fin 2019 et 53 milliards supplémentaires entre 2021 et 2023. Le rapport pointe également une flotte insuffisante et l’absence d’un plan global de restructuration élaboré conformément aux instructions présidentielles de 2020.
À fin 2019, Camair-Co avait déjà accumulé 101,5 milliards de FCFA de pertes. Ses capitaux propres étaient négatifs de 91,9 milliards. Quatre ans plus tard, la compagnie n’a toujours pas retrouvé l’équilibre. La Chambre des comptes relève une aggravation de 53 milliards de FCFA des pertes entre 2021 et 2023. Les capitaux propres sont restés négatifs, à hauteur de 58 milliards au 31 décembre 2023. « Malgré ce contexte, les dirigeants ont poursuivi l’exploitation sur la base de budgets prévisionnels déficitaires, alors qu’aucune ligne de transport n’est rentable », constate la juridiction.
Sur la période 2021-2023, les pertes nettes sont ainsi restées comprises entre 13 et 16 milliards de FCFA par an. Pour la Chambre des comptes, « la gestion apparaît ainsi orientée vers le court terme, privilégiant la continuité des vols au détriment de la maîtrise des coûts et du rétablissement de l’équilibre financier ». Une situation qui renvoie directement à l’un des principaux handicaps opérationnels de la compagnie : une flotte encore trop réduite pour soutenir durablement son activité.
Une flotte qui ne permet pas encore l’équilibre
Pour renforcer ses capacités, une enveloppe de 15 milliards de FCFA avait été prévue pour l’acquisition de deux Q400, la réhabilitation de deux Boeing 737-700 et la conversion d’un Boeing 737-300 en avion-cargo. Environ 14 milliards de FCFA ont finalement été engagés. Deux Q400 et un Boeing 737-700 ont été remis en exploitation. Le second Boeing 737-700 et le Boeing 737-300 sont toutefois restés immobilisés en maintenance en Éthiopie, faute de financements suffisants. La transformation du 737-300 en avion-cargo a, par ailleurs, été jugée peu rentable.
À cette difficulté financière s’est ajoutée celle des délais. La remise en service des appareils a pris jusqu’à 15 mois pour les Q400 et 24 mois pour l’un des Boeing 737-700. Ces immobilisations prolongées ont alourdi les charges d’exploitation. L’appareil toujours immobilisé continuait notamment à générer des frais d’assurance et d’amortissement. Avec les trois appareils remis en exploitation, Camair-Co a néanmoins retrouvé un chiffre d’affaires annuel moyen d’environ 19 milliards de FCFA, comparable à son niveau d’avant la crise sanitaire. Cette reprise de l’activité n’a cependant pas suffi à rétablir la rentabilité, révélant les limites d’une flotte dont la taille et la structure ne sont pas encore adaptées aux besoins économiques de la compagnie.
Cette difficulté est d’autant plus importante que Camair-Co ne dispose pas d’une comptabilité analytique. La carence empêche de déterminer précisément la contribution de chaque activité aux résultats et, surtout, d’identifier la taille critique de flotte nécessaire à l’équilibre d’exploitation. La compagnie ne dispose donc pas de l’outil de gestion permettant de mesurer ses coûts par activité et de déterminer les capacités nécessaires pour les couvrir.
Dans ce contexte, l’insuffisance de la flotte a également conduit Camair-Co à recourir de manière structurelle au « wet lease ». Ce dispositif permet de louer un appareil avec son équipage et sa maintenance. Dans le transport aérien, il est normalement utilisé pour répondre à des besoins ponctuels, comme le remplacement temporaire d’un appareil, la gestion des pics saisonniers ou le lancement d’une nouvelle ligne. Or, l’examen des contrats par la Chambre des comptes montre que les locations de Camair-Co sont exclusivement conclues en « wet lease ». « C’est un mode normalement exceptionnel et réservé à des besoins ponctuels », précise la juridiction. Elle relève que les meilleures pratiques du secteur privilégient davantage le « dry lease », moins coûteux et souvent assorti d’options d’achat.
La direction générale explique ce recours par un environnement défavorable à la conclusion de contrats en « dry lease ». Cette justification ne règle toutefois pas le problème de fond : pour maintenir son programme de vols, la compagnie doit louer des appareils afin de compenser une flotte en propriété trop réduite, alors même que ses propres résultats ne lui permettent pas de supporter durablement ses charges d’exploitation.
Le plan de restructuration n’a pas été élaboré
Les difficultés opérationnelles et financières prennent une autre dimension lorsqu’elles sont rapprochées des mesures arrêtées par l’État en 2020. À cette époque, la situation de Camair-Co avait conduit les pouvoirs publics à engager une réflexion sur la restructuration et la relance de l’entreprise. Par correspondance du 14 juillet 2020, le chef de l’État avait validé des mesures urgentes et demandé au Premier ministre, chef du gouvernement, d’élaborer un plan global de restructuration, de relance et de développement. Celui-ci devait notamment prévoir l’ouverture de 51 % du capital à un partenaire stratégique privé, en concertation avec les administrations compétentes et la Cameroon Civil Aviation Authority.
Six ans plus tard, l’audit constate que cette instruction n’a pas abouti. « Ce plan global n’a jamais été élaboré conformément aux instructions présidentielles », relève la Chambre des comptes. Des actions ont certes été engagées, mais elles sont restées partielles et dépourvues d’un cadre global permettant de coordonner la restructuration de la compagnie. Cette absence de cadre est également visible dans le traitement des capitaux propres. Les mesures arrêtées en 2020 prévoyaient notamment le transfert des actifs de l’ex-Camair, la reprise d’une dette de 127,2 milliards de FCFA et l’octroi de ressources destinées à permettre à l’entreprise d’atteindre l’équilibre d’exploitation.
Sur ce volet, la juridiction relève que les actifs transférés n’avaient pas encore été intégrés dans les comptes de Camair-Co et n’avaient donc pas contribué au renforcement des fonds propres. L’État, par l’intermédiaire du ministère des Finances, avait en revanche repris 86,79 milliards de FCFA de dettes. Cette opération avait permis d’améliorer la situation des capitaux propres, passés de -118,2 milliards à -44,6 milliards de FCFA à fin 2022. Les formalités juridiques n’étaient cependant pas totalement achevées.
L’audit relève en outre qu’aucune subvention d’exploitation ni augmentation de capital en numéraire n’avait été réalisée dans le cadre des mesures examinées. La compagnie demeurait ainsi confrontée à des capitaux propres négatifs, en l’absence d’un plan précisant les modalités de financement de sa relance et d’un dispositif de suivi suffisamment rigoureux.
La réduction des charges de personnel n’a pas davantage permis d’inverser la trajectoire. Le licenciement de 189 salariés a fait passer la masse salariale de 6,6 milliards de FCFA en 2019 à 3,5 milliards en 2023. Cette baisse significative n’a toutefois pas empêché les pertes nettes de rester comprises entre 13 et 16 milliards de FCFA par an sur la période 2021-2023.
Pour la Chambre des comptes, les mesures engagées présentent ainsi « un caractère partiel et insuffisamment coordonné ». Elle recommande en conséquence l’élaboration du plan global de restructuration, de relance et de développement, la révision à la baisse des prévisions de ventes et le sursis au projet de financement par emprunt bancaire jusqu’à l’adoption de ce plan.
La juridiction demande également la mise en place d’une comptabilité analytique afin d’améliorer le contrôle de gestion. Elle recommande par ailleurs l’approbation de la charte d’audit interne par le conseil d’administration, l’établissement d’une cartographie exhaustive des risques et la création d’un système de suivi de la mise en œuvre des recommandations issues de l’audit interne.
Le déficit se poursuit après la période auditée
Les comptes des exercices 2024 et 2025 prolongent ce constat au-delà de la période couverte par l’audit. Ils montrent une amélioration du niveau des pertes, mais pas encore un retour aux bénéfices. En 2024, Camair-Co a enregistré une perte nette de 5,5 milliards de FCFA. En 2025, celle-ci a été ramenée à 4,7 milliards, soit une amélioration de 851 millions de FCFA. Dans le même temps, le chiffre d’affaires est passé de 22,7 à 24,5 milliards de FCFA et les disponibilités de 3,9 à 5,2 milliards.
Cette amélioration doit toutefois être relativisée au regard du soutien public dont bénéficie la compagnie. Les subventions d’exploitation sont passées de 4,9 milliards de FCFA en 2024 à 6,9 milliards en 2025, soit une progression de 38,7 %. Les états financiers de Camair-Co présentent ces subventions comme « l’un des principaux soutiens de l’activité en 2025 ». Les capitaux propres restent négatifs, à hauteur de 5,5 milliards de FCFA. Les créances clients ont, elles aussi, fortement augmenté, passant de 12,7 à 21,1 milliards.
B. Essama








