Justin Landry Chekoua : « L’artisanat minier au sens strict n’est pas réaliste »
L’expert en gouvernance des ressources extractives et responsable de Programme à l’organisation Forêts et Développement Rural (FODER) revient sur la situation préoccupante sur le site minier de Kambélé par Batouri, et évalue les impacts négatifs qu’entraine l’exploitation minière au Cameroun.
Pensez-vous que la décision prise récemment par le ministre des Mines d’interdire l’exploitation semi-mécanisée aux étrangers et la concéder aux riverains nationaux puisse être la solution véritable au problème de l’exploitation minière, quand on sait les accointances qu’il y a souvent entre ces riverains nationaux et les exploitants étrangers ?
Concernant la décision prise par le ministre relativement à la situation de Kambélé, qui suspend les activités semi-mécanisées, et qui octroie l’exploitation artisanale aux riverains. Je veux déjà dire que cette décision est bonne, parce qu’elle vient préserver les intérêts des communautés, mais elle sera difficilement applicable. Déjà, il faut comprendre d’où vient le problème. Parce que si on ne comprend pas d’où vient le problème, on ne peut pas facilement le régler. Il faut savoir aussi qu’est-ce qu’on veut régler comme problème. Si je m’en tiens à ce qui s’est passé, il ressort de ce que j’ai avoir pu comme information, c’est qu’en fait, le ministre avait suspendu, l’année passée, l’activité d’exploitation artisanale et semi-mécanisé sur le site de Kambélé parce que l’entreprise Jams avec son partenaire Codias, avait obtenu du ministère des Mines l’autorisation pour faire la petite mine dans cette zone-là. Mais maintenant, il s’avère qu’il y avait plusieurs acteurs qui avaient obtenu des autorisations d’exploitation artisanale sur ce site. Et ces acteurs étaient entrés en partenariat avec les Chinois. Ces acteurs étaient les locaux, il faut qu’on se les dise. Les locaux avaient obtenu des autorisations d’exploitation artisanale sur ces sites, avec le consentement pour beaucoup du détenteur du permis Jams Avenir. Et donc, dans les transactions entre Jams Avenir et ceux qui ont obtenu, il paraît que les deals n’ont pas bien marché. Donc, du coup, Jams Avenir allait s’associer avec Codias, et donc les deux se sont associés et ils sont allés au tribunal. Et, il y a eu une décision de justice leur permettant d’expulser tous ceux qui étaient dans leur permis, notamment tous les acteurs de la semi-mécanisation qui étaient là. Et par la suite, le ministre a sorti une décision qui interdisait tout semi-mécanisé et artisanat dans cette zone pour une période de six mois. Et entre-temps, James Avenir et Cordias ont obtenu du ministère, une autorisation préalable pour faire la petite mine. Et donc, ils ont mené les études d’impact environnemental, et lors des audiences publiques Batouri, il y a eu un gros problème qui s’est posé, et donc les communautés ont estimé que le ministère avait arraché leurs sites pour donner à l’entreprise Codias. C’est là où le gros problème a commencé. Il y a eu des grèves, et tout et tout. Et donc, leurs doléances étaient que le ministre puisse revenir sur sa décision, en permettant à tous les acteurs qui étaient sur ce site de l’exploiter. Ensuite, le ministre a pris une décision qui permettait aux artisans miniers d’exploiter dans ces zones. Ils avaient exclu les acteurs de la semi-mécanisation. Donc, je pense que c’est là où le problème est venu, et donc du coup, il y a eu beaucoup d’élites qui sont montées à Yaoundé, et qui ont échangé avec la Présidence qui a répercuté notamment au Ministre de prendre une décision pour ouvrir les sites. Mais ce que je peux dire déjà, c’est que, c’est bon de protéger les intérêts des communautés locales, mais elle sera difficilement réalisable. L’artisanat au sens strict comme le dit la décision du ministre n’est pas réaliste, parce que dans la zone, pour vraiment travailler, il faut au moins des pelles excavatrices pour creuser pour arriver au niveau du gravier, donc, Je ne vois pas les artisans miniers, au sens strict, travailler sans appui. Donc, les locaux, vont toujours recourir à un partenaire pour exploiter. Et donc, le seul partenaire que moi je vois jusqu’à présent ayant une connaissance du terrain, c’est le chinois. Parce que je ne vois pas les entrepreneurs camerounais mettre de l’argent, parce que dans l’exploitation minière, il y a beaucoup de risque.
Que proposez-vous pour résoudre ce problème ?
Pour résoudre ce problème, je pense qu’on doit permettre que la semi-mécanisation et l’artisanat travaillent dans ce site-là. Parce qu’il est utopique de dire qu’on va seulement faire de l’artisanat au sens strict. Mais maintenant, il faudrait que l’État, au finish se dise, le gros problème de la mine qu’on veut réellement adresser, c’est la question environnementale, c’est la question de taxes, de revenus que l’État ne perçoit pas suffisamment. Et donc de mon point de vue, pour que les deux cohabitent, il faut délimiter une zone dédiée à l’artisanat au sens strict, et délimiter les zones dédiées à la semi-mécanisation. La deuxième chose, c’est d’identifier tous les acteurs qui travaillent sur ce site, aussi bien la semi-mécanisation que les acteurs de l’artisanat au sens strict. La troisième chose, c’est d’attribuer les parcelles aux gens qui ont été recensés, aussi bien de la semi-mécanisation que de l’artisanat. Ce qu’il faut aussi dire c’est qu’il faudra aussi permettre aux artisans miniers de laver les risques issus de la semi-mécanisation. Troisième chose, ce serait de structurer tous ceux qui font l’artisanat au sens strict, de les mettre sous forme de coopératives, et de faire en sorte que les collectivités territoriales décentralisées puissent davantage exercer les compétences qui leur ont été transférées.
Quel commentaire vous inspire la situation de désastre écologique, environnementale et même économique vécue actuellement sur le site minier de Kambélé en particulier et en général sur l’ensemble des sites miniers au Cameroun ?
Je voudrais déjà d’emblée dire que l’exploitation minérale, notamment de l’exploitation de l’or au Cameroun se fait de manière artisanale et semi-mécanisée. Et, l’exploitation de l’or est principalement effectuée dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua. Et en troisième position, on a la région du Nord, et enfin, la région du Sud. Mais il faut rappeler que plus de 90% de l’exploitation de l’or, notamment de l’exploitation mécanisée de l’or au Cameroun, est menée dans la région de l’Est. Il s’agit pratiquement des départements de Lom et Djerem et de la Kadey. Concernant les problèmes environnementaux générés, on va d’emblée dire que les impacts généré par l’exploitation minière sont principalement dus à l’exploitation semi-mécanisée, qui se mène dans cette région. Il faut rappeler qu’avant l’exploitation semi-mécanisée, les communautés locales menaient déjà l’exploitation artisanale de l’or. Et cette exploitation artisanale de l’or n’avait pas un grand impact environnemental aussi considérable qu’aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui avec la venue de la semi- mécanisée, ça a totalement bouleversé les habitudes de communautés, et donc, on y trouve aussi bien les asiatiques que les communautés riveraines. Et, l’impact environnemental est de plus en plus grand. Il faut rappeler que l’exploitation semi-mécanisée arrive au Cameroun dans un contexte particulier, notamment avec la mise en construction du barrage de Lom Pangar. En effet, les études environnementales de Lom Pangar avaient relevé que la zone d’ennoiement de Lom Pangar devait contenir une grande quantité d’or. Et donc, pour ne pas perdre cet or-là, le gouvernement camerounais avait décidé de mettre en place une opération de sauvetage. Et donc, dans le processus de sauvetage de cet or, le gouvernement étant conscient que les Camerounais n’avaient ni les capacités techniques et financières de pouvoir sauver cet or, a permis de créer des partenariats techniques et financiers avec les étrangers. Et donc, c’est grâce à ça qu’il y a eu beaucoup de partenariats entre les locaux camerounais et les asiatiques, principalement les Chinois. Mais ce qu’il faut dire, c’est que ce n’était pas vraiment des partenariats en tant que tel, c’était que les Camerounais vendaient des parcelles aux Chinois pour faire de l’exploitation de l’or. Maintenant, il faut constater qu’après la construction de Lom Pangar, la zone devait être ennoyée. La majorité des entreprises qui étaient là-bas, suite à la mise en eau du barrage, ont quitté la zone de Bétaré Oya, pour aller dans la kadey au niveau de Batouri, notamment à Kambélé.
Il faut rappeler les impacts environnementaux sont vraiment le ventre mou de l’exploitation minière semi-mécanisée dans notre pays. En fait, la majorité des entreprises qui exploitent là-bas, je peux même dire plus de 95%, ne prennent aucune disposition pour mettre en œuvre les mesures correctives vis-à-vis des impacts environnementaux ou sociaux générés par leur activité. On va constater que de plus en plus, les entreprises ne referment pas les trous, il n’y a aucune réhabilitation. Et le fait qu’il n’y ait pas de réhabilitation, ça constitue de plus en plus un danger. Avant l’apparition de la semi-mécanisation, les communautés exploitaient de l’or avec des outils régimentaires, notamment les pelles, les pioches, les baramines pour creuser, afin d’arriver sur le gisement qu’ils vont extraire de l’or, donc, ça prenait beaucoup de temps pour y arriver. Donc, une famille pouvait exploiter un trou pendant plus de 10 ans. Maintenant avec la semi-mécanisation, ils ont avec des engins, en moins de deux à trois mois, de grands trous sont ouverts, et donc ces entreprises-là, quand elles ouvrent les trous pour extraire de l’or, elles abandonnent les puits. Et ces puits-là deviennent des pièges, aussi bien pour les humains que pour les animaux. On va constater que les puits creusés pour l’exploitation semi-mécanisée sont utilisés par les communautés aussi, parce que la ressource étant facilement accessible, les communautés ne vont plus utiliser les moyens rudimentaires pour aller creuser. Dans ce processus-là, il y a beaucoup d’accidents avec des morts, notamment de 2014 à 2024, nous avons recensé dans la région de l’Est, au moins 216 décès dus principalement aux éboulements dans les sites de semi-mécanisation, soit abandonnés par les entreprises, soit en exploitation.
Sur le plan environnemental, le plus gros dégât, c’est la déforestation, la destruction du couvert végétal, sans réhabilitation notamment. Il faut rappeler que pour extraire de l’or, il faut déforester, on ne peut pas faire de l’exploitation des minerais sans couper les arbres, sans déforestation. Le gros problème, c’est qu’après l’exploitation, il n’y a qu’une action de réhabilitation. Et donc, tout le couvert végétal qui est là a été totalement détruit sans réhabilitation. A FODER, nous avons notamment mené une étude l’année passée, dans le département de la Kadey concernant les arrondissements de Batouri, de Kété et de Kentzou. Cette étude-là nous a montré qu’en 2010, on avait notamment à Kambélé, une exploitation de l’or semi-mécanisée qui couvrait à peu près 30 hectares de terre. En 2024, cette superficie est montée à environ 1500 hectares. Donc en moins de 20 ans, on a un taux d’augmentation d’au moins 2 000 %. Et, le pic a commencé dans les années 2000-2015, avec l’arrivée de la semi-mécanisation. En 2020, il y a eu également un boom, notamment suite au départ de plusieurs entreprises de Betaré-Oya pour s’installer à Kambélé. Ce qu’on peut dire aussi, c’est que l’exploitation minière notamment dans la région de l’Est un grand impact sur la qualité des eaux, parce qu’en fait la majorité, presque toutes les entreprises qui exploitent de l’or ne traitent pas les eaux avant de les reverser dans les cours d’eau, car il faut comprendre que l’exploitation de l’or consomme beaucoup d’eau pour laver les minerais, et donc du coup, toutes les eaux qui sont utilisées pour le lavage sont déversées dans la nature sans traitement préalable. Il faut aussi rappeler que la majorité de ces entreprises utilisent le mercure et le cyanure dedans. Toutes ces eaux-là sont déversées dans les cours d’eau sans traitement préalable. Une étude que nous avons menée sur la Kadey a montré que la qualité de l’eau a fortement dégradé. La diversité de poissons dans les zones qui sont exposées a fortement diminué.
Et que dire sur les plans social et sanitaire ?
Il faut aussi rappeler que l’exploitation semi-mécanisée, sur le plan social, sur les plans scolaire et de la santé, a un impact négatif. Sur le plan de la santé, vous savez de plus en plus, avec la venue de la semi-mécanisation, les communautés utilisent de plus en plus le mercure. Ce produit est tellement dangereux et cancérigène. Les communautés l’utilisent sans mesure de protection. En 2020, nous avons mené une étude sur un échantillon de 60 artisans miniers, dont 70% d’hommes et environ 30% de femmes. Et sur les 70%, nous avons prélevé les cheveux. Parce que le mercure, notamment dans le processus de l’extraction de l’or, va s’évaporer, et va entrer dans la nature. Beaucoup va entrer au niveau des cheveux. Et donc, on a pris les cheveux de 70 artisans miniers et nous envoyé dans 20 laboratoires de trois universités aux Etats-Unis, les résultats ont montré que 71% des personnes avaient un taux de concentration de mercure supérieure à la norme de l’OMS. Ce qui veut dire que si cette communauté d’artisans continue à être exposée de manière permanente au mercure, les risques de cancer seront très élevés dans ces zones. Et, donc des mesures doivent être prises pour protéger ces gens, soit proposer des alternatives moins toxiques à l’utilisation du mercure ou fournir des équipements de protection pour mieux se protéger pendant l’utilisation du mercure.
L’exploitation semi-mécanisée a un grand impact sur la scolarisation. On va constater que dans les zones où il y a la semi-mécanisation, on va constater qu’il y a un fort taux de décrochage scolaire on va constater qu’il y a un fort taux de décrochage scolaire. En effet, les sociétés qui vont exploiter, d’avant abandonner les puits miniers, ce qui fait que la ressource devient facile dedans, les enfants même de 5, voire 4 ans, peuvent facilement aller dans les puits et récupérer les minerais lavés pour avoir de l’or. Ce qui fait que de plus en plus dans ces zones-là, on va retrouver beaucoup d’enfants dans les puits des sites semi-mécanisés, et aussi dans les sites artisanaux, mais de plus en plus, ils sont nombreux dans les sites semi-mécanisés qui ont été abandonnés, dans les sites orphelins qui n’ont pas été réhabilités, on va les retrouver dedans, parce que évidemment, les engins étant passés, ils ont laissé de grands trous où c’est facile d’avoir les minerais pour laver, contrairement aux zones où il faut aller creuser, utiliser la force physique. Donc, nous avons constaté qu’à partir de novembre-décembre, il y a un fort taux de décrochage scolaire, dans certaines zones, on va jusqu’à 50%, parce que les enfants vont aller chercher l’argent pour les fêtes, et très souvent, après les fêtes, très peu vont retourner dans les salles de classe.
Maintenant, sur le plan économique, on va dire que l’activité minière, c’est la principale source des revenus des communautés minières, parce que beaucoup de familles en dépendent directement, surtout les familles qui sont dans les sites où il y a le potentiel en or élevé. La majorité de ces familles dépendent majoritairement de l’exploitation de l’or pour subvenir à leurs besoins alimentaires, que ce soit de l’éducation des enfants, la santé, la nutrition et tout. Maintenant, il faut aussi rappeler que l’exploitation de l’or a aussi un impact sur l’agriculture, parce que de plus en plus, les sites qui servaient l’agriculture pour les communautés agricoles sont convertis, ils sont totalement convertis par les entreprises pour faire l’exploitation de l’or. Mais après, ils ne sont pas réhabilités. Donc, il y a de plus en plus de pertes de terres arabes. Il y a aussi de pertes de main-d’œuvre, parce que de plus en plus, quand la semi-mécanisée va s’installer dans un village, les gens qui menaient l’agriculture vont aller faire l’exploitation de l’or. Ce qui fait qu’il y aura une perte de la main d’œuvre, donc diminution de la production agricole et augmentation de l’insécurité alimentaire dans ces zones. Sur le plan économique, comme je l’ai dit, vraiment, c’est la principale source de revenus. Mais maintenant, sur le plan national, l’exploitation de l’or, n’apporte pratiquement rien au niveau de l’État, parce qu’il sert beaucoup plus aux acteurs de la semi-mécanisation qui en profitent, parce que, quand on regarde la quantité d’or qui est collectée par la Sonamines chaque année, on parle d’environ 620 kilogrammes, c’est vraiment ridicule. À mon sens, l’exploitation de l’or à la contribution de l’économie nationale est très, très insignifiante. On ne peut pas dire qu’elle apporte quelque chose. Si on veut faire la balance entre ce que ça apporte à l’économie nationale, et ce que ça apporte comme dégâts, si on veut calculer les coûts financiers des dégâts environnementaux que l’exploitation semi-mécanisée apporte et ce que l’Etat tire financièrement, on verra que l’Etat ne gagne pas. Parce que le coût de la réhabilitation des sites sera très supérieur par rapport aux taxes collectées par l’Etat.
Propos recueillis par Blaise Nnang








